Les statistiques “injustes” de l’énergie électrique en Afrique

L’ancien secrétaire général de l’ONU, le Ghanéen Kofi Annan, préside pour le compte de la Banque africaine de développement un panel sur les progrès en Afrique dans lequel siègent, entre autres personnalités, l’ex-président du Nigeria, Olusegun Obasanjo. Ce panel a planché, le 25 mai, à Lusaka, pour sa session de haut niveau dans le cadre des assemblées annuelles de la BAD, sur le thème du nouveau pacte pour l’énergie en Afrique. Quels sont justement les enjeux de ce New Deal ?

Dans son mot liminaire, Kofi Annan a énuméré des chiffres édifiants : ” 645 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité, la consommation d’énergie par habitant en Afrique subsaharienne est la plus faible de tous les continents. Elle est estimée à 181 KW contre 6500 KW en Europe et 13 000 KW aux États-Unis”. Et de se faire rejoindre dans ce constat par le président de la BAD, Akinwumi Adesina, qui rappelle à son tour, le sort des “600 autres millions d’Africains mourant chaque année du fait de la pollution de l’air domestique associée à l’usage de bois de chauffage pour la cuisson”.

Les deux intervenants en viennent à parler de situation “injuste” au regard des potentialités du continent : soleil, vent, eau, etc., de quoi vaincre, si l’on s’organise, le signe indien de l’obscurité qui hante les nuits africaines et rendent les journées tristes. Il faut donc à leurs yeux donner l’électricité à l’Afrique, en assurant la promotion des énergies renouvelables, les énergies propres, comme on le mentionne actuellement en diplomatie environnementale. C’est donc le challenge du New Deal pour l’énergie en Afrique, piloté par la BAD.

Entre le manque d’énergie en Afrique, les ressources disponibles et les programmes ambitieux annoncés, la réalité du terrain peut être tout autre. C’est Olusegun Obasanjo qui introduit la nuance :

” Je ne peux pas refuser de nourrir l’Afrique dans le seul but de respecter l’environnement. Nous avons le charbon, le gaz, le soleil, le vent, eh bien ! laissez-nous utiliser toutes les sources d’énergie disponibles”.

À sa suite, l’ex-président allemand, Horst Koehler, sans donner totalement raison à son prédécesseur sur ce discours du tout énergie, a néanmoins reconnu que le monde industrialisé, à l’origine de la pollution, doit montrer l’exemple, en finançant effectivement les moyens de lutte contre celle-ci, en aidant l’Afrique à préserver l’environnement.

Pour la ministre zambienne de l’Energie, Dora Siliya, son pays ne peut dans le moment présent se passer de l’énergie hydraulique. Elle épingle en passant les promesses de financement souvent non tenues par certains partenaires. À propos de cette source d’énergie, le barrage de Inga, en République démocratique du Congo a été cité comme celui dont la construction et la mise en production alimenterait largement les besoins d’une bonne partie du continent. Il n’est pas évident que le dossier le concernant soit dans le tuyau.

Le sous-secrétaire d’Etat du Royaume- Uni au développement international, Nick Hurd, est d’avis sur la complexité des aspects liés au financement de projets lourds, plaidant pour un partenariat public-privé. ” Trop d’argent est dégagé pour la production de l’énergie” a-t-il notamment expliqué. Il est rejoint sur cette optique par le président de Général électrique Afrique, Jay Ireland. Ce dernier ajoute que les mécanismes d’investissement tiennent effectivement compte de plusieurs aspects contraignants. Mais Nick Hurd assure que son pays, plus grand bailleur de la BAD, et deuxième de la Banque mondiale, soutient le programme de l’institution panafricaine.

Secrétaire général adjoint des Nations unies, Carlos Lopes regarde la vérité en face : “l’argent des bailleurs de fonds ne suffira pas pour financer les ambitions africaines sur l’énergie à l’horizon 2025”. Sans doucher totalement les ardeurs des plus optimistes du projet, au premier rang desquels le président de la BAD, le diplomate onusien propose la solution africaine pour la quête des financements. L’Afrique, dit-il, doit “se focaliser sur ses propres ressources. La fiscalité pourrait aider à cela et permettre de mobiliser suffisamment d’argent”.

Tous les interlocuteurs du jour étaient au moins convaincus d’une chose : la solidarité planétaire, selon l’expression de Carlos Lopes, l’interdépendance Nord-Sud, comme le suggère Horst Koehler, seraient les moyens plus sûrs pour établir un lien entre les nations vieillissantes d’Europe et les nations africaines jeunes. Mais pour le cas de l’Afrique, les intervenants ont décrié la multitude d’initiatives concoctées sur la question. Il y en aurait vingt-trois au total. Il faut une institution pour en assurer la coordination, ont-ils plaidé en se tournant vers la BAD.

En attendant la mise en œuvre de tout ceci, Olusegun Obasanjo ne semble pas démordre de l’idée de faire du 50-50, entre les énergies renouvelables et les énergies fossiles. ” le hors réseau” dit-il, en faisant allusion aux énergies renouvelables (l’énergie solaire en est une) peuvent alimenter nos maisons, mais ne nous permettrons pas de nous industrialiser”.

Il rappelait aussi que quand il était à la tête de son pays, le Nigeria, il a mobilisé sans succès les multinationales pétrolières qui opèrent au Nigeria, afin qu’elles arrêtent de torcher le gaz et le transforment en énergie. « Shell, Chevron, Mobil y ont répondu par la négative, à l’exception d’Agip, car cela ne répondait pas à leurs intérêts” a- t-il révélé. Pour dire combien les enjeux sur la question sont complexes.