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En Sierra Leone, le solaire d’école

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Dans ce pays, l’un des moins développés au monde, 95 % du territoire n’est pas approvisionné en électricité. Contre ce frein économique, l’ONG Oxfam contribue à installer des panneaux solaires dans les établissements les plus reculés.

Il y a les phares des deux-roues, de faible luminosité, de rares ampoules et quelques néons accrochés aux frontons des bouis-bouis. Tous forment autant de points de lumière clairsemés dans la nuit. Il est 19 heures à Koidu dans le district de Kono, à la frontière de la Guinée. Difficile de discerner les silhouettes qui longent la route reliant l’est de la Sierra Leone à sa capitale, Freetown. Ici, comme un peu partout dans le reste du pays, le déficit en électricité est manifeste.

Pour y remédier, un projet d’aménagement de ferme solaire à la sortie de Koidu devient peu à peu une réalité. Car pour l’instant, l’essentiel de l’énergie disponible en ville est fourni, onze heures par jour, par les deux générateurs de la compagnie nationale de distribution électrique (EGTC). Saidu Sesay est ingénieur à l’EGTC. Il assure qu’«un projet d’implantation d’un nouveau générateur va permettre de produire de l’électricité 24 heures sur 24. Mais les coûts de production sont déjà exorbitants, car nous utilisons 400 litres d’essence par heure». Une fortune pour les habitants depuis que le gouvernement a décidé (en 2015) de réduire ses subventions au secteur pétrolier. Le prix du litre d’essence a doublé et coûte désormais 6 000 leones (environ 70 centimes d’euro).

Désenclaver

Pour répondre au manque d’électricité du district de Kono, Oxfam a décidé d’investir plus d’un million d’euros dans les énergies renouvelables. Dès 2014, l’ONG a ainsi mis en place un projet pilote d’accès au solaire. Elle a financé l’installation de panneaux photovoltaïques dans une douzaine d’établissements scolaires, sur les 700 que compte le district. Une production solaire limitée, mais qui s’inscrit dans la stratégie sierra-léonaise de développement énergétique : pour couvrir les besoins en électricité d’une ville, d’un village, d’un centre de santé, le gouvernement mise sur une politique d’approvisionnement énergétique décentralisé et une implantation de petits réseaux indépendants. De quoi éviter les grosses dépenses en infrastructures d’un réseau électrique classique, nécessitant des poteaux.

Située à l’extérieur de la ville de Koidu, l’école du village de Sewafe compte près de 600 élèves. Elle compte parmi les structures financées par Oxfam. A l’instar des écoles des villages alentour, elle n’est pas reliée au réseau électrique. Lunettes sur le front, Edward James est tranquillement installé à son bureau. La quarantaine, costume de velours noir brodé de fins cœurs blancs, c’est lui qui dirige l’école de Sewafe. Il est formel, grâce aux 46 panneaux solaires – d’une valeur de 40 000 euros – installés près de l’école «les élèves peuvent rester réviser après les cours, ce qui est impossible chez eux, où seulement quelques bougies éclairent leurs foyers».

«Ces panneaux solaires ? Ce sont de gros progrès scolaires. Et d’ailleurs depuis que nous avons l’électricité, le taux de réussite à l’examen final est passé de 48 % à 72 %.» L’électricité a aussi permis à l’école de devenir un centre d’examen. Une «consécration» qui évite aux élèves de marcher 25 kilomètres pour passer leurs épreuves.

A plat

Edward James sait combien l’électrification des écoles est un bon argument pour attirer les professeurs. Souvent citadins, la plupart d’entre eux reconnaissent que disposer du courant dans leur logement de fonction et dans les classes a été un élément déterminant pour accepter le poste. Et Edward James estime que les nouvelles affectations ont largement influencé la qualité de l’enseignement. L’électricité est avant tout un moyen de désenclaver les zones reculées. «L’accès au wi-fi nous permet de communiquer plus facilement, que ce soit au niveau local ou national», souligne-t-il.

Grâce à une dotation en matériel informatique, il espère même ouvrir un cybercafé dans son établissement. En apportant aux élèves la possibilité de se familiariser avec les nouvelles technologies, il leur offre une chance supplémentaire de décrocher un emploi ou de pouvoir réussir dans leurs études universitaires. «Et pourquoi ne pas proposer ce service à l’ensemble de la population ou aux élèves d’autres écoles qui ne bénéficient pas de l’électricité», s’interroge-t-il.

Le projet d’Oxfam pour le district de Kono sera totalement bouclé à la fin du mois de mai. Pour l’ONG, il s’agit désormais de penser la pérennisation des installations, une fois que ses équipes auront quitté les lieux. «Un panneau solaire peut fonctionner au maximum de ses capacités durant vingt-cinq ans. Après, il continuera de produire de l’électricité mais à environ 80 % de ce qu’il pouvait générer à l’état neuf», explique Kevin Johnstone, chef de projet à Oxfam. Les batteries doivent être changées tous les cinq ans, un délai plus court qu’ailleurs, notamment dû aux conditions climatiques extrêmes. «Leur coût est de 600 dollars l’unité et toutes doivent être changées simultanément»,prévient Abu Jalloh, en charge du programme des énergies renouvelables et de l’éducation.

C’est justement pour assurer l’avenir de ces installations solaires qu’un système de financement des frais de maintenance a été créé. Dans une petite bâtisse construite au bout des potagers qui s’étirent entre les deux principaux bâtiments de l’école de Sewafe, Oxfam a installé un réfrigérateur. L’établissement scolaire a conclu un contrat avec un commerçant local qui propose des boissons fraîches et des repas aux élèves à des tarifs préférentiels. En échange, l’école perçoit une redevance mensuelle. Il y a aussi ces prises vissées à une planche de bois posée à même le sol en ciment et qui servent à recharger les téléphones portables. Un service monnayé.

«Nous proposons des tarifs plus intéressants qu’en ville et la population n’a pas besoin de parcourir plusieurs kilomètres à chaque fois que les batteries sont à plat. Les élèves peuvent déposer leur téléphone le matin et le récupérer le soir», assure Edward James. Les recettes sont versées sur un compte commun aux douze établissements inscrits dans le projet d’Oxfam. «Les encaissements pour la seule première année s’élèvent actuellement à quelque 15 000 dollars (12 900 euros)», affirme Abu Jalloh. Certes, le gouvernement sierra-léonais avait déjà installé des panneaux individuels ou des pompes solaires pour remonter l’eau des puits et pour remédier au manque de lumière. «Mais faute d’entretien et d’information sur la bonne utilisation, de nombreuses installations sont hors d’usage», estime Abu Jalloh. Par ailleurs, l’ONG soutient l’enseignement dispensé à l’école polytechnique de Freetown (GTI), qui forme les techniciens qui assureront, demain, la maintenance des installations.

Générateurs

L’Etat, quant à lui, investit dans le solaire et dans l’hydroélectrique pour diminuer la production issue des énergies fossiles. Des projets de champs de panneaux photovoltaïques cofinancés par des fonds internationaux ont déjà été validés à Freetown et Bo, la seconde ville du pays, pour quelque 12 millions de dollars chacun. Le plan de stratégie prévoit de produire plus de 1 000 mégawatts en 2020 (l’équivalent de la consommation d’une ville française de 100 000 habitants), soit six fois la capacité actuelle, qui s’élève à 165 mégawatts.

La production ne couvre en effet que très partiellement les besoins de la population. Le réseau de l’EGTC n’est implanté que dans dix localités à travers tout le pays, laissant 95 %du territoire sans accès à l’électricité. De la sorte, seule 13 % des 7 millions d’habitants du pays disposent du courant. Dont très peu de ruraux, qui représentent pourtant 64 % de la population. Les conséquences économiques de ce déficit sont majeures puisque les coûts exorbitants de l’utilisation de générateurs freinent le développement d’entreprises dans les régions sinistrées, ainsi que les perspectives d’emplois.

L’économie sierra-léonaise, lourdement affectée par la chute des cours du minerai de fer et par l’épidémie d’Ebola, peine à retrouver la croissance des années ayant suivi la guerre civile (1991-2002), qui atteignait ainsi 20,7 % en 2013. Les conséquences humaines ne sont pas non plus négligeables. Sans électricité, les soins de santé, l’éducation mais aussi la sécurité sont largement mis à mal dans le pays. Les violences perpétrées contre les jeunes filles et les femmes se multiplient à la nuit tombée dans la région minière (extraction de diamants) de Kono, comme dans le reste du pays. Dans les hôpitaux, le coût élevé d’accès à l’électricité réduit les possibilités d’amélioration de la prise en charge. Et dans les structures périphériques de santé qui ne bénéficient pas de l’accès à l’énergie, les stocks de médicaments et de vaccins se retrouvent ainsi souvent entreposés dans des conditions sanitaires délétères.

Selon le dernier rapport du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), la Sierra Leone arriverait en 179e position sur 188 en matière de développement humain.

Pourtant, l’effort financier à consentir pour doter le pays en électricité paraît modeste. En décembre 2015, lors de la COP 21, organisée à Paris, les autorités sierra-léonaises l’avaient estimé à 900 millions de dollars (773 millions de d’euros). Un chiffre que la Sierra Leone ne manquera pas de rappeler aux pays riches lors de la prochaine conférence sur le climat qui doit se tenir à Bonn (Allemagne), du 6 au 17 novembre.