La possibilité de fédérer les acteurs du numérique et de l’énergie

S’il faut parfois être prudent par rapport au « solutionisme » technologique, il n’en faut pas moins être conscient que les paradigmes classiques du développement économique et environnemental sont largement à revisiter par le numérique. Par Stéphan-Eloïse Gras* et Gilles Babinet*

On peut jouer à se faire peur : selon la présidente de l’UNCCD, une agence de l’ONU en charge de reforestation, « Depuis 2011, 100% des réfugiés politiques […] sont en réalité des réfugiés climatiques ».

Une pression hydrique source de conflits armés

Songeons à la Syrie : à priori, une lutte politique et confessionnelle. En réalité, bien avant le début des troubles en 2011, la Syrie a connu, tout comme nombre de pays dans la région, trois années de sécheresse, qui avait déjà déplacé 250.000 personnes. Aujourd’hui, le PNUD, une autre agence de l’ONU estime qu’il y a désormais dans le monde, plus de réfugiés pour des causes climatiques que pour tout autre type de cause. Au cours de la première semaine d’août, c’est environ 3.000 réfugiés par jour qui ont été recueillît aux portes de l’Europe, et ce sera probablement 450.000 à l’échelle de l’année 2016. Bien sûr, nous pourrions durcir les contrôles, et tenter d’ériger une barrière au sud de notre continent, nous pourrions également militariser nos frontières et renvoyer sans cesse plus de migrants.

Mais il est difficile de nier que les pays développés, l’Europe, les USA, désormais la Chine et d’autres encore, ont leur part de responsabilité dans le réchauffement climatique. Un Européen émet 7,5 tonnes de CO2 par an (à peu près autant qu’un Chinois), un Américain près de 20, tandis qu’un Africain… n’en émet qu’un peu moins de 2,5 tonnes.

Le CO2, c’est désormais environ 400 ppm (parties par million) dans l’atmosphère et sa progression n’est, malgré le volontarisme affiché lors de la COP21 et souhaitons-le, de la COP22, pas près de se stabiliser. Au train où vont les choses, le réchauffement climatique pourrait être rapidement bien supérieur à 2°C – elle est déjà de 1,3°. Or, les écosystèmes de la bande sahélienne sont déjà largement fragilisés. Si la température montait encore, ce seraient les 100 millions d’êtres humains qui la peuplent qui pourraient être dans l’obligation de se déplacer pour survivre. Au-delà de l’évidente solidarité humaine qui nous commande d’aider ces populations, il y va de notre sécurité et de l’initiation d’une politique de stabilité migratoire que nous n’avons pas encore eu l’audace d’entreprendre.

Que faire face à ce qui en apparence semble inéluctable ? Et quel mode d’action lorsque l’on sait que les politiques d’aide au développement sont peu efficaces, car souvent dévoyées ou confiées à des opérateurs aux capacités de gouvernance limitées et inadaptées à l’urgence et aux réalités du terrain?

Il est nécessaire de comprendre que les populations sahéliennes, et plus généralement les populations africaines dépendent largement des conditions climatiques pour se nourrir. Si l’Afrique n’est pas autosuffisante sur le plan agricole, ce n’en est pour autant pas moins de 40% à 80% de ses actifs qui sont employés dans ce secteur. Augmenter la productivité agricole, et surtout localiser les efforts dans les zones où le risque de stress alimentaire est le plus important, est donc un impératif.

Dans le Sahel, nombreuses sont les tentatives pour essayer d’accroitre l’efficacité agricole. Très souvent, ces tentatives se heurtent à des enjeux de passage à l’échelle. Ce qui marche dans un domaine ne fonctionne plus lorsque l’on cherche à l’étendre au territoire voisin, où les pratiques agricoles, la biochimie du sol ne sont plus les mêmes. Et plus souvent encore, ce sont avant tout les moyens pour assurer une transmission efficace des savoirs qui manquent.

domestic-solar-system-africa

 Le numérique moteur économique ?

S’il faut parfois être prudent par rapport au « solutionisme » technologique tel qu’il s’exprime parfois dans la Silicon Valley – la technologie va sauver le monde et nous rendre tous heureux -, il n’en faut pas moins être conscient que les paradigmes classiques du développement sont largement à revisiter. À l’aune de cette fameuse révolution numérique, ce qui était factuellement impossible le devient pour trois raisons :

  • La capacité de diffuser des techniques et de développer des savoirs contextuels grâce au digital. En Ouganda, la productivité agricole a ainsi cru de 40% en huit ans, principalement grâce à des apps sur mobile qui diffusent météo, bonnes pratiques et prix des matières premières aux agriculteurs.
  • La capacité de diffuser les techniques à coût marginal. Une simple pompe agricole est souvent un investissement hors de portée pour un agriculteur. Demain, avec la possibilité « d’imprimer » ce type d’appareil en partant de fichiers open source, il sera possible d’abaisser très sensiblement le coût de tels produits. Ainsi, après la barrière de la diffusion des savoirs, ce sera au tour de la barrière technologique de tomber. Des capteurs biochimiques, des pièces de tracteurs (ou drones) seront accessibles localement à condition de passer à l’échelle.
  • La possibilité de fédérer les acteurs. Quiconque va à la rencontre du monde agricole africain constate la grande difficulté que ceux-ci ont à agir de concert. Les plateformes numériques devraient permettre de faciliter les dynamiques de coopératives, ou encore la mise en place de systèmes de crowdfunding, indispensables pour acheter certains équipements et substances agricoles de base.

Or, précisément, ces trois dynamiques correspondent à des faits et des logiques qui existent déjà en Afrique. Il ne s’agit donc pas tant de les inventer, de les exporter voire de les imposer comme cela a pu être fait dans le passé, mais dès à présent, de les accroître, d’aider à leur diffusion et mieux, de s’en inspirer.

Un modèle agricole africain est à portée de main. Certes, il reste à adapter en fonction des caractéristiques locales des territoires et à créer des plateformes de compétences et d’accès aux ressources techniques adaptées. À cette condition, et en ce qui concerne la zone sahélienne, il est possible d’envisager à grande échelle une réappropriation de sols désertiques.

À très grande échelle, il est possible de créer un niveau d’autonomie agricole et alimentaire sur les territoires où vivent les cent millions d’habitants évoqués plus haut. Le bénéfice serait multiple : l’on fixerait durablement des populations aujourd’hui fragilisées, donnant probablement à moyen terme un coup d’arrêt à un phénomène de radicalisation qui est largement alimenté par cette même fragilisation. Enfin, et c’est un facteur qu’il ne faut pas négliger, en mettant en œuvre un modèle agro-forestier, il serait possible de lutter contre les émissions de CO2. En théorie, avec une moyenne de 39 tonnes à l’hectare, re-forester un million de kilomètres carrés (un enjeu certes considérable) reviendrait à baisser de 1,5 ppm le CO2 présent à l’échelle globale dans l’atmosphère, soit grossièrement l’équivalent d’une année d’émission.

Certains trouveront cela délirant…

Pourtant, dans les années cinquante, les USA ont initié un plan de relance de l’économie européenne, très critiqué à l’époque par l’opinion américaine qui pensait que l’argent serait dilapidé tant l’enjeu semblait ambitieux et hors d’atteinte. Non seulement le plan Marshall a eu des effets économiques spectaculaires, mais de surcroît il a indéniablement favorisé la stabilité politique et la construction pacifique de l’Europe au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. Tout le paradoxe étant qu’il a également contribué à développer un modèle de consommation et de croissance en grande partie responsables du réchauffement climatique aujourd’hui…

Le plan Marshall du début du XXIe siècle devrait être celui qui lutterait contre les effets les plus craints du réchauffement climatique. Le défi qui se présente à tous est de même nature. Il est relevable techniquement, impacte directement les populations locales et garantit notre sécurité. À long terme, il peut modifier fortement l’évolution du climat et favoriser l’émergence de modèles applicables à d’autres régions du monde devant faire face à la paupérisation et à la radicalisation liées au réchauffement climatique. Ainsi, soit nous décidons de mettre en œuvre une politique ambitieuse à l’égard du Sahel reposant sur une approche inclusive et durable des technologies numériques, soit nous devrons faire face aux conséquences de notre absence de vision. Il ne s’agit pas d’ingérence ou de néocolonialisme ; il s’agit de transfert de compétences, d’accompagner l’émergence et de s’en inspirer, pour répondre aux enjeux d’un futur commun et partagé.

 

Gilles Babinet
Multi entrepreneur et Digital Champion auprès de la Commission Européenne. Entrepreneur à l’âge de 22 ans, fondateur de nombreuses sociétés dans des domaines aussi divers que le conseil (Absolut), le bâtiment (Escalade Industrie), la musique mobile (Musiwave, revendue pour 139 millions d’euros), la co-creation (Eyeka), les outils décisionnels (CaptainDash)... Egalement membre du board de EY, de la Fondation EDF, du CNED, de Learn Assembly et co-fondateur de AFrica4tech.