Climat- Afrique: “Il faut qu’il y ait une cohérence”

A quelques mois de la conférence des Nations sur le climat, prévue à Bonn ( Allemagne), mais organisée par les Iles Fidji, le président du groupe des négociateurs africains, Seyni Nafo se confie sur plusieurs sujets brûlants.

Houmi Ahamed-Mikidache: Vous sillonnez actuellement le monde dans le cadre de vos activités.  Vous avez notamment participé à la première réunion sur le bilan de la COP 22 au Maroc. Il y a une polémique autour des projets issus de l’initiative d’accès à l’énergie. La société civile dénonce une main mise de l’Union Européenne et de la France. Qu’en pensez-vous ?  

Seyni Nafo: Non, il n’y a pas de main mise de l’Union Européenne et de la France. Il y a un peut-être un déficit de communication.  Ce n’est pas un conseil d’administration classique. Le conseil d’administration est un conseil africain de sept africains des régions du nord, de l’ ouest, de l’ est, et du sud avec en plus le président de la Banque Africaine de Développement et celui de l’Union Africaine, avec en plus deux membres non régionaux, l’Union Européenne et la France, au nom de l’ensemble des partenaires qui se sont engagés à Paris en 2015. Le président Condé, en tant que coordinateur des énergies pour l’Afrique et président en exercice de l’Union Africaine a demandé aux français et aux européens sur la base de ce qu’il y a comme pipeline, sur la base des projets  de pipeline, de préparer une liste initiale qu’ils seraient certain de  financer. La polémique est liée à un problème de communication. Une décision prise par les chefs d’Etat lors d’un conseil d’administration peut être critiquée. Mais l’énergie est une urgence. L’approbation des projets est une décision des chefs d’Etats, ce n’est pas la France, ni le commissaire de l’Union Européenne qui vont les manipuler et les influencer.

Que voulez-vous dire ? Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un chef d’Etat ce n’est  pas un ministre et un ministre, ce n’est pas un négociateur, un négociateur ce n’est pas la société civile. Je pense que pour  le président Alpha Condé et un certain nombre de chefs d’Etat, plus de deux ans après le lancement de l’initiative, annoncée pendant la COP 21 en 2015,  il est temps de montrer que l’initiative est en marche. Pour eux, La manière de le faire ce sont les projets. Il y a eu des négociations en ce sens.

Pourquoi  le scientifique  Youba Sokona a-t-il démissionné de ses fonctions de directeur du service d’exécution de l’initiative d’accès à l’énergie en Afrique ? Il y a eu une frustration de sa part. Mais, elle s’explique par plusieurs raisons. Cela va faire deux ans que la gouvernance de cette initiative n’est pas adoptée, que la  « delivery unit » ( service d’exécution) qu’il dirige n’est pas non plus opérationnelle. Youba Sokona dispose depuis longtemps d’un programme de travail et d’un budget défini. Il a même  contacté un certain nombre de personnes pour le rejoindre. Mais comme la gouvernance n’est  pas adoptée, et que  les autres éléments qui en découlent ne sont pas adoptés, il demeure un vide . Cette situation n’est pas liée à l’Union Européenne ou à la France. Ce sont des affaires internes à l’Afrique. En tant que président du groupe Africain, je ne vais pas aller sur la place publique et  étaler un certain nombre de difficultés. Youba Sokona a rendu sa démission au dernier conseil d’administration et le président Condé a écrit aux administrateurs pour soumettre ma nomination afin d’assurer  l’intérim pour qu’une décision finale soit prise, pour qu’au moins, il n’y ait pas de vide au niveau de la « delivery unit ».

Pourquoi Ségolène Royal, ex-ministre de l’environnement, a annoncé,  au mois de mai, votre nomination en tant que directeur ? La ministre française Ségolène Royal, représentante de la France [au mois de mai],  n’ est pas à l’origine de la soumission de  ma nomination . Non, Ségolène Royal, en tant qu’administratrice, comme les quatre  autres chefs d’Etat, le président égyptien Abdel- Fatta Al-Sissi pour l’Afrique du Nord, le président Idriss Déby du Tchad pour l’Afrique centrale,  le président Uhuru Kenyatta du Kenya pour l’Afrique de l’Est, et le président Hage Geingob de la Namibie pour l’Afrique Australe. Ségolène Royal a juste affirmé rapidement à Bonn lors d’une conférence de presse que le président Condé a proposé mon nom et elle a souligné son appréciation. Mais, cela ne signifie pas que la décision reste figée.

Que pourraient faire  ces chefs d’Etat pour mieux communiquer ? Le cadre de gouvernance  n’est pas clair, et l’initiative n’est pas  opérationnelle. Quand le cadre de gouvernance sera adoptée, la délivery unit structurée avec un programme de travail établi et des ressources mises à disposition avec un chargé de communication , l’information  avec les pays et la société civile devrait être transmise facilement, y compris avec la société civile. A partir du moment où une personne sera véritablement nommée et qu’elle aura les moyens, elle pourra faire le suivi de la mise en œuvre, et mettre en place le  fameux comité technique qui doit passer en revue les projets avant qu’ils soient soumis au conseil d’administration.

Etre vous prêt à prendre la direction de l’initiative d’accès à l’énergie en Afrique ? Tout sera confirmé au prochain conseil d’administration. Mais, soyons très clairs, j’ai été informé que ma nomination a été soumise. Je suis ambassadeur, conseiller spécial d’un chef d’Etat. Jusqu’à preuve du contraire et le groupe africain a été informé de cette soumission de nomination par le président Condé et son cabinet, mais, mon président n’a pas été informé  et je n’ai reçu aucune instruction de mon chef d’Etat. Si les chefs d’Etat le veulent et le décident, je vais le faire. Nous, le groupe africain, avons comme souci de  faire vivre  cette initiative. L’initiative d’accès à l’énergie est l’une des grandes initiatives stratégiques qu’il faut garder, parce qu’elle est porteuse économiquement, mais il  faut que la décision formelle soit prise et que les moyens suivent. Il faut véritablement apporter des solutions. Le groupe africain a financé le processus technique de l’initiative et je connais les difficultés.  Mais au-delà de l’initiative sur les énergies renouvelables,  il y a déjà l’initiative adaptation qui est déjà assez compliquée. Elle ne reçoit pas la même attention. On n’a pas d’engagement financier.  On est pas encore totalement opérationnel. A la différence des énergies renouvelables, l’unité que Youba Sokona dirigeait a reçu plus de 20 millions de dollars de contributions plus ou moins signées. C’est quand même une initiative suivie. L’adaptation, par contre, on n’a même pas 5 millions de dollars en compte pour l’unité de gestion.

Qu’en est-il de l’initiative Triple A ? Le Triple va très bien. Mais, le champion du Triple A c’est le  Maroc en terme d’influence et de capacité financière. Mais  l’initiative cadre d’adaptation pose question.  Nous avons  le mandat de nous occuper de cette initiative  et vraiment de l’opérationnaliser. Nous voulons au moins cette année  nous concentrer sur l’adaptation  et garantir un certain niveau de financement pour que d’ici 2020, elle puisse mener ces activités tranquillement.

Qu’en est-il des trois commissions climat ? Le groupe des négociateurs africains doit gérer  les trois commissions climat proposées à Marrakech : la commission climat pour le Sahel, la commission climat pour le Congo, la commission climat pour les  petits Etats insulaires.

Que représente la commission climat Sahel ? On a eu un premier groupe de travail. La commission climat Sahel c’est à peu près une vingtaine de pays. Il fallait finaliser la feuille de route de cette commission, travailler sur les termes de références, sur le  plan d’investissement qui va avoir un programme prioritaire et ensuite une stratégie de mobilisation. Notre objectif : obtenir au plus  vite un portefeuille de programmes bancables qu’on peut présenter soit au fonds vert et aux partenaires bilatéraux et multilatéraux, comme les banques de développement. C’est à peu près la même méthodologie, la même approche qu’on voudrait adopter pour les deux autres commissions.

Comment l’initiative d’adaptation et d’accès à l’énergie comptent s’intégrer dans les commissions ? Il y a deux  à trois initiatives thématiques : énergies renouvelables, adaptation et trois initiatives régionales, celle du sahel, du bassin du Congo et des Petits Etats Insulaires en Développement. De fait, il  peut y avoir un dialogue partagé entre  énergie renouvelable et adaptation au sahel, un autre énergie renouvelable/ adaptation bassin au Congo et un autre énergie renouvelable/adaptation auprès des petits Etats insulaires. Le coordinateur du Comité des chefs d’Etat et de gouvernement sur les changements climatiques (CAHOSCC) représenté par le Gabon en est conscient. Le  Niger, le Congo Brazzaville et les Seychelles, représentants des trois commissions,  vont faire des rapports périodiques au CAHOSCC. Le groupe des négociateurs africain travaille pour qu’il y ait une cohérence et une synergie entre ces actions.

Qu’en est-il de l’accès au financement de l’adaptation auprès du fonds vert pour le climat  de l’ONU ? La décision a été prise. Le premier résultat de cette décision, est l’adoption par le conseil d’administration du fonds vert pour le climat de financer jusqu’à trois millions de dollars des plans nationaux d’adaptation. Il y a eu quelques difficultés d’accès  liées notamment aux frais des agences des nations unies. Je crois qu’une solution a été trouvée. Nous souhaitons que d’ici la fin de l’année, la majorité des pays africains utilisent  leur enveloppe pour l’adaptation. Nous préparons actuellement le second dialogue entre l’Afrique et le fonds vert qui aura lieu au mois de décembre. Nous espèrons que d’ici à décembre, on aura doublé  le portefeuille de projets africains au fonds vert climat. L’année dernière, on avait un portefeuille de 4, 3 milliards.  Cette année on va mettre la pression sur les pays pour qu’on puisse doubler le portefeuille, avec des concepts de projets opérationnels.

Comment les Petits Etats Insulaires en Développement vont avoir   accès au financement de l’adaptation ? Le groupe des négociateurs africains a eu une réunion avec les représentants des Seychelles.  Nous envisageons de nous déplacer là-bas avec un travail, une feuille de route, et obtenir des éléments pour le mois de  décembre. Nous avons rencontré les représentants des îles Fidji, qui préside la COP 23,  et nous avons souligné notre volonté de mettre l’accent sur l’action. Le groupe africain a notamment confirmé son soutien  pour le maintien de l’agenda de l’action, sur l’économie océanique et créer une  visibilité autour de cette thématique. Je voudrais aussi organiser rapidement la première réunion sur les Petits Etats Insulaires en développement d’Afrique afin de mutualiser les compétences et capitaliser, avec des programmes et des projets.

Lire l’article original sur ERA Environnement.