Afrique verte : une opportunité majeure pour une croissance endogène et durable

Publié dans La Tribune. 
Des quatre coins du monde, des investisseurs pénètrent le marché africain des énergies renouvelables. La demande énergétique de l’Afrique s’est accrue de 45 % depuis le début du siècle. Or, seulement un Africain sur deux dispose d’un accès à l’électricité, ce qui ramène à 35 % le taux d’électrification du continent en 2012. De ce déficit naissent des opportunités : 783 milliards de dollars sont à investir d’ici à 2030 dans ce secteur en Afrique subsaharienne. En 2040, la moitié de la croissance de la production d’électricité proviendra de l’énergie verte. Ce potentiel n’a pas échappé aux yeux des investisseurs à la fois publics et privés, qui se sont lancés dans une véritable course aux projets. Pour l’obtention de nouveaux marchés, ces derniers déploient des stratégies d’influence ambitieuses se traduisant au niveau opérationnel par l’emploi d’armes redoutables : juridiques, diplomatiques et enfin financières.

Le partenariat public-privé (PPP)  au cœur des stratégies d’influence sur le marché du renouvelable

Le droit est incontestablement devenu un vecteur d’influence qui facilite l’accès au marché des énergies propres. Le rôle ambigu et stratégique des avocats d’affaire en fait des acteurs essentiels pour garantir une sécurité juridique, administrative et financière aux investisseurs. La diplomatie facilite également, à des degrés divers, le développement du business vert africain. Trois pays positionnent leurs diplomates avec des stratégies d’influences diversifiées et spécifiques, en lien avec leurs valeurs, leurs cultures et leurs pratiques du soft power : la France, l’Allemagne et les États-Unis. Ces représentants de l’État sont des éléments clés pour la performance des entreprises de leurs pays dans ce secteur. Enfin, les processus de financements qui accompagnent ces projets révèlent des mécanismes qui allient multilatéralisme et bilatéralisme. Ceux-ci s’appuient sur des coopérations offensives d’organismes puissants et déterminés.

L’accroissement exponentiel d’organismes de soutien aux acteurs du green power, symptôme d’un débouché économique certain

De nombreuses initiatives au niveau continental attestent de l’intérêt porté au secteur des énergies renouvelables. Ainsi, en 2003, est créé le Pool Énergétique de l’Afrique Centrale (PEAC), dont le but est de mettre en place, d’ici 2025, un grand marché hydroélectrique au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, mais aussi au-delà, via la construction d’un réseau énergétique transafricain. La même année, la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest a annoncé dans son Protocole sur l’énergie, sa volonté d’accroître ses sources d’énergie renouvelable.

Dans cet esprit a été créé, en 2010, le Centre pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique de la CEDEAO (CEREEC). Ses objectifs à atteindre sont la sécurisation de l’économie de la région et son développement durable. En 2015, lors du sommet de la COP21 à Paris, la Banque africaine de développement crée l’Initiative africaine pour les énergies renouvelables (AREI), en partenariat avec plusieurs organismes internationaux, des acteurs privés et des membres de la société civile. Le projet a mobilisé de nombreux acteurs, tels que le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), l’Union africaine (UA), le nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), ou encore l’Agence internationale de l’énergie renouvelable (IRENA). Le rapport annuel de 2015 de la Banque africaine de développement a axé une grande partie de son étude sur les enjeux de l’énergie en Afrique et de la croissance verte, consacrant pour la première fois un intérêt massif pour le développement durable. L’année suivante, son rapport annonce la création du nouveau pacte pour l’énergie en Afrique 2016-2025 et le besoin d’un financement de 170 milliards de dollars pour électrifier le continent. Trois initiatives choisies pour atteindre cet objectif sont spécifiquement tournées vers le développement des énergies renouvelables.

Du déficit aux opportunités

D’autres initiatives ont vu le jour pour la promotion de l’électrification et de l’énergie durable, notamment avec la création, en 2016, d’Énergies pour l’Afrique, qui cherche à fédérer les chefs d’États africains autour d’un projet commun. L’ensemble de ces éléments confirme que les enjeux d’électrification du continent et du développement de son économie verte sont devenus prioritaires pour les pouvoirs publics. Les investisseurs privés avaient jusque-là été longtemps freinés par les obstacles inhérents à tout secteur encore peu développé (manque de main-d’œuvre qualifiée, cadre législatif peu incitatif, coûts initiaux élevés, etc.). Toutefois, les réserves ont laissé place à l’optimisme. Isabelle Kocher, directrice générale d’Engie, publiait récemment une tribune sur le réseau social professionnel LinkedIn traitant des opportunités qui se présentent pour électrifier le continent. Le PDG de Total, Patrick Pouyanné, a également parié sur les énergies renouvelables en les insérant dans les axes stratégiques du groupe. Lors d’une audition à l’Assemblée nationale, il déclarait : « je pense que le renouvelable, à l’horizon de 15 ans, fera au moins 10 à 15 % du portefeuille de Total ». Chaque année, le groupe investira pas moins de 500 millions d’euros dans les énergies renouvelables. Cet engouement n’est pas anodin et atteste de la confiance que portent les industries énergétiques dans ce secteur.

Entre afro-pessimistes et afro-optimistes, dessiner une vision objective des grandes évolutions économiques qui ont cours sur le continent est complexe. C’est d’autant plus le cas de ce marché des énergies renouvelables, porté par ceux qui voient en lui le moyen de faire de l’Afrique un nouveau « continent vert » autosuffisant. À l’inverse, il est combattu par ceux qui le pensent incapable de faire sortir l’Afrique subsaharienne du modèle des industries extractives dominées par les groupes anglo-saxons, européens ou encore chinois. Cependant, l’enjeu de la sécurité énergétique rend pertinent l’accroissement de l’emploi des énergies vertes, qui permettrait au continent de se protéger de l’instabilité quasi systémique du marché des matières premières, mais aussi d’assurer un relai de croissance endogène et durable au continent.