En Afrique du Sud, le modèle d’Eskom ne convainc plus

L’électricien public a su consolider sa production conventionnelle, mais reste peu innovant dans sa stratégie et peine à prendre le virage du renouvelable.

Entre 2014 et 2015, l’Afrique du Sud souffrait de coupures d’électricité à répétition. Mais, depuis le second semestre de 2016, la situation s’est inversée. Désormais, l’électricien public Eskom est dans une situation de surcapacité. L’entrée en service de la centrale à charbon de Medupi en août 2015 puis celle de l’installation hydroélectrique d’Ingula mi-2016 – toutes les deux avec deux ans de retard – lui ont permis d’ajouter respectivement 794 MW et 999 MW de capacité au réseau.

Les 22 centrales plus anciennes (13 à charbon, quatre au gaz, quatre hydroélectriques et une nucléaire) sont désormais moins sollicitées, permettant au pays d’afficher une belle capacité disponible de 78 % (contre 68 % il y a un an).

« La stagnation de la demande due à la crise économique et à la hausse des tarifs de 9,4 % en 2016 explique aussi ce surplus de capacité. Plusieurs groupes industriels frappés par une conjoncture morose – notamment les fonderies d’aluminium et certains groupes miniers – ont fermé ou diminué leurs activités jugées non rentables en raison du nouveau niveau de prix de l’électricité, ce qui a eu un impact important sur la consommation électrique dans le pays », explique Chris Yelland, spécialiste des questions énergétiques pour le magazine local Energize. Le rapport d’activité d’Eskom couvrant la période de mars à septembre 2016 indique une baisse de consommation de 6,2 % de l’ensemble du secteur industriel, et de près de 8 % de celui du rail – fortement lié au secteur minier, qui fait transiter sa production par train.

Jeu politique

La hausse des prix de l’électricité a permis de remettre à l’équilibre les comptes de l’entreprise publique, passée d’une perte de 955 millions de rands (72,7 millions d’euros) pour l’année fiscale 2014-2015 à des bénéfices de 4,617 milliards de rands sur 2015-2016, puis 6,018 milliards de rands entre mars et septembre 2016.

Mais, avec cette demande atone et une stratégie de long terme peu lisible, l’horizon est encore loin d’être complètement dégagé pour l’électricien public. « Eskom a su capitaliser ses compétences techniques, notamment dans la gestion des centrales à charbon et de son réseau de transmission, note Chris Yelland. Le problème, c’est son instabilité managériale, due aux liens de ses dirigeants avec le gouvernement, qui l’empêche de se moderniser et de se positionner sur le long terme, notamment dans le secteur des énergies renouvelables. »

Le cordon ombilical entre la compagnie publique et les autorités est loin d’être coupé, alors que trois directeurs généraux nommés par le pouvoir, proches du président Jacob Zuma – Tshediso Matona, Brian Molefe et Matshela Koko (actuellement aux manettes) –, se sont succédé en deux ans à la tête de l’entreprise. Tous ont été fortement décriés pour leur manque d’expérience dans le secteur et leur train de vie jugé dispendieux.

Molefe et Koko sont même mis en cause dans le rapport de la médiatrice de la République Thuli Madonsela, qui dénonçait fin 2016 la mauvaise utilisation des fonds publics. « La direction de la compagnie est dans un jeu politique. Son objectif est de faire perdurer son monopole sur la production et la distribution d’électricité, pas de trouver la meilleure stratégie énergétique pour le pays », regrette un cadre d’une institution financière internationale située à Johannesburg.

Lobbying anti-renouvelable

« Eskom est une entreprise qui adore les mégaprojets d’ingénierie. Elle est rétive aux modes de production décentralisés, solaires ou éoliens, confiés à des sociétés extérieures et dont elle n’est pas maîtresse », observe Chris Yelland. « La compagnie freine des quatre fers dans le développement du solaire, elle a refusé de signer les contrats de 27 projets de producteurs indépendants d’électricité solaire, retardant le moment où elle devra leur acheter l’électricité dont elle n’a de fait pas besoin actuellement », déplore le cadre de l’institution financière, pour qui la stratégie énergétique sud-africaine devrait être redéfinie et pilotée par une agence indépendante.

« Eskom fait un lobbying intense auprès du gouvernement pour faire avancer l’option nucléaire, car c’est un moyen pour la société de garder la main sur la production et la distribution. Or c’est un modèle qui devient économiquement obsolète, du fait de la forte baisse des coûts et de l’amélioration de la productivité des projets dans les énergies renouvelables, mais aussi de l’importante déperdition d’énergie des lignes à haute tension sur de longues distances », poursuit ce spécialiste de la question, qui ne croit ni aux ambitions exportatrices d’Eskom à destination des pays de la sous-région d’Afrique australe – lesquels à terme ne voudront plus dépendre de Pretoria – ni à un approvisionnement en électricité par le barrage d’Inga en RD Congo, ce qui nécessiterait une ligne à haute tension de 2 700 km. Faute d’une stratégie susceptible d’adapter l’entreprise à son nouvel environnement, la direction d’Eskom s’accroche à un modèle qui va progressivement être dépassé.

La nomination d’Eskom, fin décembre, comme maître d’ouvrage du programme nucléaire – qui prévoit la construction de plusieurs centrales pour une capacité totale de 9 600 MW – fait bondir les spécialistes, pour qui ce rôle aurait dû échoir au département de l’Énergie ou au Conseil pour la recherche scientifique et industrielle (CSIR), agence étatique indépendante du gouvernement.

Énergies propres plus rentables que le charbon et le nucléaire

« Selon mes calculs et ceux du CSIR, le coût du kilowattheure dans le solaire, le gaz et l’éolien en Afrique du Sud se situe entre 0,62 et 0,90 rand, contre 1,05 rand pour les centrales à charbon et au moins 1,3 rand pour les centrales nucléaires, en prenant en compte les chiffres indiqués par les Russes de Rosatom, en lice pour leur construction », estime l’analyste Chris Yelland, qui doute des chiffres très optimistes affichés par les dirigeants d’Eskom sur le sujet.

Décisions politiques

Mais, d’après lui, tout le projet nucléaire pourrait encore être remis en question par le très orthodoxe ministre des Finances, Pravin Gordhan. « Eskom, dont la notation financière est désastreuse [BB– pour Standard & Poor’s et Ba1 pour Moody’s], ne peut pas emprunter 30 à 50 milliards de dollars sans la garantie financière de l’État. Si Pravin Gordhan, qui s’est heurté à plusieurs reprises à Jacob Zuma sur le sujet, reste aux Finances, le projet pourrait patiner jusqu’à la prochaine élection présidentielle, en 2019 », espère Chris Yelland.

Jeune Afrique.